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Textes réunis et présentés par Claudia Krebs

Radio, entre approches critiques, théoriques, expérimentales ; Recherches sur la radio dans quelques pays européens



Radio,_entre_approches_critiques,_théoriques,_expérimentales_;_Recherches_sur_la_radio_dans_quelques_pays_européens.jpgRadio, entre approches critiques, théoriques, expérimentales ; Recherches sur la radio dans quelques pays européens
Radio Zwischen kritischer Darstellung, Theorie, Experiment. Forschungsbeiträge zum Radio in einigen europäischen Ländern

Textes réunis et présentés par Claudia Krebs (Université d'Amiens)
184 pages, Berlin : Editions Avinus Verlag, Janvier 2008

Ouvrage en français et en allemand
ISBN-10: 3930064839 - ISBN-13: 978-3930064830

Site Internet Editions Avinus Verlag : http://www.shop.avinus.de/?p=162

Dès ses débuts, la radio suscite de nombreuses tentatives pour comprendre la «nature» complexe et saisir les possibilités de cette technique sonore. Les recherches de l'ouvrage éclairent les premières confrontations pratiques et théoriques face aux implications culturelles, esthétiques et artistiques, politiques, sociales, anthropologiques de la radio, qui, à l'heure des ondes sur Internet, donnent lieu à une nouvelle formulation des questions initialement posées

Avec les contributions de Michel Collomb, Laurent Gago, Wolfgang Hagen, Hans Hartje, Bernard Heidsieck, Martin Kaltenecker, Claudia Krebs, Christopher Todd, Niels Werber

 

Inhalt / Sommaire

CLAUDIA KREBS (AMIENS) Vorwort / Préface
CHRISTOPHER TODD (LEEDS) - The Times et les débuts de la radiodiffusion en Grande-Bretagne (1922-1926)
CLAUDIA KREBS (AMIENS) - Zweideutigkeiten - Siegfried Kracauer über Radio und Ton
WOLFGANG HAGEN (BERLIN) - Der Neue Mensch und die Störung, Hans Fleschs vergessene Arbeit für den frühen Rundfunk
NIELS WERBER (BOCHUM / BERLIN) - »Zweierlei Radiotheorien«- Bertolt Brecht vs. Arnolt Bronnen
LAURENT GAGO (PARIS) - La radio sur Internet : des logiques de construction socio-techniques aux spécificités du support
BERNARD HEIDSIECK (PARIS) - Poésie sonore et radio
MICHEL COLLOMB (MONTPELLIER) - Les premiers jalons d'une esthétique de la radio
HANS HARTJE (PAU) - Voix sans corps
MARTIN KALTENECKER (PARIS) - Présence écrite.

Beilträgerinnen und Beiträger  / Les auteurs
Namenregister I Index des noms 
 

PREFACE DE L'OUVRAGE (Claudia Krebs)

I

es transformations induites par l'apparition massive de la technique moderne pendant le premier tiers du XXe siècle n'ont épargné ni la société, ni l'individu, comme en témoigne la variété des questions suscitées dès l'origine par la place qu'a occupé dans l'espace public la technique du son et surtout la radio en sa qualité de nouveau média.

Les problèmes soulevés par les chercheurs qui ont analysé le phénomène de la radio conduisent à se poser toujours les mêmes questions : Comment et dans quelle mesure les innovations techniques affectent l'ensemble de la société et les individus d'une part, les traditions, les savoirs et les espaces culturels constitués d'autre part ? Un grand nombre de tentatives pour comprendre le surgissement de cet élément nouveau ont été entreprises tant sur le plan théorique que sur le plan pratique. Elles oscillent entre fascination et rejet.

Dans son poème «100 intellectuels en adoration devant une citerne de pétrole», écrit dans l'Allemagne des années vingt, Bertolt Brecht ironise sur l'enthousiasme pour la technique auquel ont succombé un certain nombre d'hommes de culture, tandis que le publiciste et philosophe Egon Friedell déplore dans son Histoire de la culture : «Il n'y a plus que des appareils» ; il craint que l'homme lui-même ne soit bientôt plus qu'une «pièce de rechange de machine», et même que de grands hommes - il pense ici à Lénine - ne soient bientôt plus réduits qu'à l'état «de vis ou de boulons d'assez grande taille».

Brecht pense que «dans le domaine littéraire l'emprise de la technique est déjà irréversible», et que partant les «anciennes formes de transmission de la culture» n'ont plus lieu d'être. C'est aussi dans ces mêmes années vingt que Robert Musil a créé, dans son ouvrage L'homme sans qualités, toute une kyrielle de personnages animés par le désir de savoir comment on peut vivre dans un monde que l'accélération et la transformation dues aux changements techniques ont fait sortir de ses gonds, alors que la morale, le sentiment, la politique, la société, l'«âme» se traînent en arrière et sont restés comme en suspens dans des temps éloignés.

La radio se révèle être par conséquent une sorte de point focal où viennent converger toute une variété d'expériences pratiques et théoriques. Ainsi les écrivains, les poètes, les hommes de théâtre, mais aussi les musiciens et les peintres brûlent-ils de s'approprier ce nouveau média et d'étendre les possibilités techniques qu'il offre à l'approfondissement et à l'enrichissement de leurs propres travaux.

Si les premières années d'existence de la radio n'ont pas vraiment donné lieu à une théorie de la radio, nombreuses sont par contre les tentatives des praticiens de la culture et des penseurs, mais aussi des radioamateurs, pour se familiariser avec la technique du son et la technique radiophonique et se l'approprier, aussi bien sur les plans pratique, théorique qu'expérimental ; moyennant quoi, ils nourrissaient tous l'espoir d'assister à l'avènement d'une radio «pour tous» vouée à l'éducation et à la démocratisation des masses, tout en étant conscients des risques de manipulation inhérents à ce genre de média. Ces interrogations vont toujours de pair avec les innovations techniques, elles provoquent constamment la remise en cause de positions théoriques dépassées, elles déclenchent les controverses et permettent de s'ouvrir à des conceptions nouvelles.

La radio est - et reste peut-être encore à l'âge de l'Internet - un «espace» propice aux utopies : un espace au sein duquel, grâce à une technique en constante évolution, de nouveaux horizons de créativité dans les domaines artistiques, sociaux, politiques et même anthropologiques seraient susceptibles d'émerger.

Les contributions à ce volume prouvent que ce n'est pas seulement en Allemagne que la radio (y compris ses récents développements sur Internet) a suscité de telles réflexions, mais également en Angleterre, en France et en Italie.

C'est surtout la radio des premières années qui, dans un mouvement perpétuel d'oscillation entre tentatives de théorisation et souci de l'expérimentation pratique, a partout fonctionné comme une sorte de laboratoire. Mais chaque pays a imprimé à l'évolution du média sa propre touche idiosyncrasique, nationale, différente des autres et aisément identifiable.

Les articles réunis dans cet ouvrage ont été écrits par des chercheurs en littérature, en sociologie, en sciences de la communication et des médias, en musicologie. Mais des artistes et des hommes de radio venus de France, d'Angleterre et d'Allemagne, se sont également attelés à ce travail d'exploration d'une réalité complexe. Il est bien difficile d'analyser un seul des aspects liés à la problématique de la radio sans tenir compte des nombreux autres paramètres qui conditionnent l'évolution de cette technique. Bien que chaque contributeur traite de questions spécifiques, des liens peuvent se tisser parfois de l'un à l'autre, car son et radiodiffusion interagissent, au sein de configurations souples, avec des variables tout à fait hétérogènes ; et dès l'origine, le nouveau média entretient des liens étroits avec d'autres médias plus anciens, tels le livre, le cinéma ou la presse par exemple.

La manière dont l'«ancien» média, la presse, présente le nouveau média qu'est la radio fait l'objet des deux contributions qui s'appuient sur des articles du Times et de la Frankfurter Zeitung (CHRISTOPHER TODD ; CLAUDIA KREBS). Par delà le caractère purement informatif de ces deux articles de presse, c'est la première fois que le public est confronté aux problèmes soulevés par le nouveau média.

Le Times de Londres est le premier grand organe de presse à avoir, dès 1901, fait état de la première liaison sans fils de Marconi. Depuis lors, il n'a plus cessé de suivre toutes les évolutions techniques. CHRISTOPHER TODD a répertorié tous les articles publiés entre 1922 et 1926 sur le sujet, écrits par différents journalistes (il n'existait pas encore de spécialistes de la radio). Ces articles, qui peuvent se lire comme la chronique des premières années, nous livrent des impressions d'écoute depuis les lieux mêmes où se trouvaient les émetteurs de radiodiffusion. D'autres articles viendront plus tard qui prendront en compte les émetteurs des pays étrangers.

Les questions les plus diverses sont soulevées et l'on constate que, dès l'origine, les journalistes ont conscience d'être confrontés à une nouvelle réalité complexe où s'imbriquent les domaines les plus hétérogènes. La variété des sujets traités est ébouriffante : On passe de l'analyse des aspects techniques du média et de l'enthousiasme pour cette technique même à des considérations sur l'esprit d'innovation (incluant la fabrication des appareils de TSF) et à la réflexion sur l'idée de service public. Mais on voit aussi sourdre le désir de s'atteler à une critique argumentée de la radio et on va jusqu'à s'interroger sur la fonction éducative qui devrait incomber à ce média, sur la qualité des contenus des émissions et des programmes (le goût des masses opposé au niveau exigeant des émissions culturelles ?). Dans le Times, ce sont surtout les réflexions sur le genre de la pièce radiophonique (radio drama, Hörspiel) qui ont donné lieu à des interrogations sur ce que peut ou doit être une «bonne radio». On s'est demandé également si l'auteur qui écrit spécialement pour la radio ne doit pas être amené à se libérer des conventions théâtrales et s'essayer à convaincre son auditoire par des moyens proprement radiophoniques. On fait aussi allusion à ce qui est considéré à l'époque comme de véritables prouesses techniques, à savoir l'enregistrement de bruits extérieurs et de sons tels que les cloches de Canterbury ou le chant d'un rossignol. Au même moment on peut lire sous la plume d'Egon Friedell en Allemagne : «La radio commence déjà à émettre des concerts de rossignols et des discours du Pape. C'est le déclin de l'Occident».

On trouve dans la rubrique du courrier des lecteurs des réflexions angoissées d'auditeurs qui expriment leur crainte de voir la radio faire un jour de l'ombre aux salles de théâtre et de concert : Ne serait-ce pas là une menace pour des formes de sociabilité traditionnelles et de rituels sacrés comme la messe dominicale ? Est-ce qu'elle n'aurait pas pour conséquence de «désacraliser» le jour du Seigneur ? Ou ne peut-on pas considérer au contraire que tous ces développements participent d'un nouveau service public de proximité, permettant justement à tout un chacun d'assister, via les ondes, à la messe ou à toute autre manifestation culturelle ? Cette question est examinée plus en détail dans une contribution de MARTIN KALTENECKER qui se trouve à la fin du volume.

Alors que les articles du Times s'efforcent de rendre compte de manière descriptive, parfois même critique, de l'évolution des techniques sonores et de la radio, sans que les journalistes ne prennent position individuellement, Siegfried Kracauer prend parti en son nom propre dans ses contributions pour la Frankfurter Zeitung (CLAUDIA KREBS). Derrière les aperçus que consacre Kracauer à la radio et au son se devine son envie de faire la critique de la culture : en auscultant les médias des années vingt, l'auteur s'interroge sur la façon dont les hommes peuvent vivre dans une société où pas un seul secteur de la vie quotidienne n'échappe à la domination de la rationalité technique. Qu'est ce qu'il se passe quand - selon la formule de Kracauer - «les sens s'emploient à se mettre au diapason de la technique» ? En empruntant ses exemples à la technique du son et à la radio, il montre dans plusieurs articles à quel point, à l'âge de la reproductibilité technique, le mode d'être et de fonctionnement des objets, des espaces, des hommes, des figurations relationnelles et symboliques peut être mis sans dessus dessous.

Au lieu de développer une théorie explicite, Kracauer s'efforce de nous faire ressentir comment la technique du son et la radio nous entraînent vers ce même mouvement de déterritorialisation, de dématérialisation et finalement d'abstraction qu'il avait diagnostiqué par ailleurs. En même temps, il voudrait nous inciter à réfléchir à la manière dont on pourrait faire évoluer le média dans une bonne direction : il s'agirait alors, en tenant compte des spécificités techniques de la radio, de s'astreindre à présenter la réalité concrète de la vie humaine pour l'orienter vers des fi ns émancipatrices. Or, selon le verdict de Kracauer, la radio cesse de remplir cette mission dans les dernières années de la République de Weimar. En effet, derrière l'exigence démagogique qui prétend, à travers la radio, se mettre au service des «valeurs les plus hautes de l'esprit» transparaît la seule vraie fonction dont ce média sera chargé, à savoir la mise au pas de toute la société.

II

Ce sont surtout les contributions qui ont trait à la radio sous la République de Weimar qui permettent de mieux apprécier combien la confrontation avec les innovations techniques a toujours partie liée avec les problèmes de positionnement conceptuel, idéologique et politique. Et c'est bien en s'appuyant sur cette constatation qu'il faudra s'efforcer d'appréhender le média et de comprendre la pratique radiophonique. Cela apparaît principalement dans les articles qui illustrent les discours sur la théorie et la pratique en les replaçant dans leur contexte politique et social respectif. Ces tentatives de «décryptage» prennent aussi bien en compte le phénomène de la radio sur le net qui pose des problèmes encore plus complexes du fait de l'impact de la globalisation.

L'originalité que revêtent certaines approches expérimentales est étudiée dans la contribution consacrée à Hans Flesch, l'un des pionniers de la radio sous la République de Weimar (WOLFGANG HAGEN). En intégrant les possibilités techniques de la radio de l'époque, il cherche par ses expérimentations à élaborer de manière ludique une synthèse entre l'art et la technique. Flesch a créé à Berlin un «Institut d'expérimentation radiophonique», et sa conception de la programmation radiophonique, fondée sur la conviction «qu'au commencement, il y avait l'expérimentation», a exercé une certaine influence sur des écrivains comme Walter Benjamin ou encore Bertolt Brecht, qui se sont empressés de la mettre en pratique au moment où ils se posaient eux-mêmes le problème d'un art radiophonique autonome. La pièce grotesque «Magie sur l'antenne» de Hans Flesch est présentée ici comme une tentative pour mettre en évidence «l'art» de la reproduction inhérent à la technique radiophonique, elle n'a point pour but de satisfaire à la mission de transmission culturelle dont a été investie la radio de Weimar à ses débuts. Comparée à la jubilation que l'expérimentation suscite chez Flesch, cette «mission de transmission culturelle» a des allures de «mission d'espionnage ou de flicage» - autant idéologique ou politique qu'économique. La liberté avec laquelle Hans Flesch envisage de réaliser ses émissions en direct, ses reportages d'actualité et les débats parlementaires, est d'autant plus à l'opposé du consensus qui règne à la radio de Weimar que la censure a fi ni par tout gangrener. Flesch, mis au ban et persécuté par les nazis, fut porté disparu en 1945, comme ont disparu la plupart de ses essais originaux sur la radio, qui attendent aujourd'hui d'être redécouverts.

À quoi bon la technique, s'il n'y a pas de contenus à transmettre ? Cette question aussi se pose dès le départ. Mais l'opposition aussi fruste de ces deux perspectives est-elle encore pertinente ?

Les premiers discours sur la radio laissent entendre qu'on ne peut jamais vraiment faire abstraction du contexte idéologique et politique de l'époque - que l'on veuille mettre en avant la dimension émancipatrice du média ou qu'on l'envisage au contraire comme pur instrument de domination (NIELS WERBER).

La question de savoir si la technique n'a pas, en fi n de compte, de sens en et par elle-même, en ne devenant qu'un simple jouet aux mains des radioamateurs, par exemple, n'a pas seulement donné lieu à des débats contradictoires, mais c'est devenu le sujet d'une pièce radiophonique de Rudolf Arnheim, qui oppose «la soumission sans esprit critique au principe de la technique» à la question des contenus et de la création.

Que doit et que peut faire la radio ? La technique doit-elle - comme le formule Brecht - devenir une arme contre l'aliénation et l'isolement de l'homme au sein de la masse et transformer l'auditeur en producteur d'émissions de radio et en membre d'un nouveau collectif ? Ou encore, comme le propose Benjamin, doit-elle être au service des Lumières et encourager, par l'approfondissement de la technique et de la pratique radiophoniques, l'interaction entre auditeurs ? L'idée qui peut paraître utopique de Brecht selon laquelle la radio devrait favoriser «la formation d'un autre ordre social» se voit bientôt contrée par l'idéologie völkisch à laquelle fi nit par succomber le dramaturge Arnolt Bronnen pour qui la radio doit être un «média total». Bronnen tranche la question sur «l'autre ordre social» dans le sens d'une soumission totale du peuple (Volkskörper) à la voix du Führer par la médiation de la radio.

L'idée brechtienne d'une «nouvelle» société engendrée quasi automatiquement par la technique - comme si une sorte de pulsion positive de la technique poussait irrémédiablement vers l'émancipation et vers le collectif - cette idée a été mise à mal par l'usage qui a été fait de la technique sous le nazisme.

Une bonne partie des questions soulevées dans le contexte historique de l'entre-deux-guerres est encore d'actualité, même si elles se trouvent aujourd'hui métamorphosées par l'apparition d'Internet. Certes, la multiplication des inventions techniques a encore aggravé leur variété et ajouté à leur complexité, l'Internet étant devenu le «lieu» où viennent converger tous les facteurs économiques, techniques, sociaux, politiques, artistiques, anthropologiques. Peut-on encore parler de «radio» quand il est question de la radio sur le Net ? Si l'on veut dire quelque chose de cette nouvelle radio, ne doit-on pas encore, là aussi, mettre toute l'histoire de l'évolution technique en relation avec le contexte social, économique et politique ? La contribution de LAURENT GAGO éclaire également les nouvelles formes de pratique et d'analyse d'un outil mis à la disposition du plus grand nombre. Cette radio sur le Net évolue-t-elle seulement dans deux directions opposées : expérimentation et innovation non commerciale d'une part, usage commercial d'autre part ? Grâce aux possibilités d'appropriation individuelle offertes par Internet, n'assiste-t-on pas à un remake de l'idée déjà évoquée d'une radio alternative, associative, au service de «tous» ? Ces propos enthousiastes de personnes subjuguées par la technique, et qui se bercent d'illusions, font penser aux espoirs que suscitèrent les débuts de la radio. L'auteur étudie également les implications juridiques (droits d'auteur), la question du savoir technique minimal qu'exige l'utilisation des nouveaux appareils, le type de communication qui en découle. Tout auditeur qui maîtrise la technique de l'Internet devient un auteur et un producteur potentiel ; mais dans la mesure où ils sont tous rivés à leur poste individuel, la question d'une communauté d'auditeurs se pose sous un nouveau jour. Quelles sont les «communautés» de ce nouveau média virtuellement mondial ? Que signifie le terme «programme» quand on peut sauvegarder des émissions et les commander depuis chez soi en appuyant sur une simple touche ? L'interaction possible entre le son, le texte, l'image, justifie-t-elle encore l'appellation de radio ? Quelles sont les nouvelles formes radiophoniques engendrées par ces nouvelles pratiques ? Et quelle sorte de relation entretient la radio sur Internet avec les médias existants et surtout avec les stations de radio «traditionnelles» ?

III

La philosophie, la psychanalyse, l'esthétique et la théologie se sont intéressées très tôt aux rapports entre l'homme et la technique.

Comment prend forme le dialogue entre l'homme et la machine ? Y a-t-il des analogies entre les deux ? Quel courant passe entre ces voix immatérielles en provenance de l'éther qui habitent maintenant l'espace spirituel et sacré de l'homme, et l'esprit humain ? Comment l'apprécier à sa juste valeur ?

L'artiste veut s'approprier ce qu'il y d'innovant dans la technique pour faire voler en éclats les canons esthétiques en vigueur afin de donner plus d'ampleur à une poésie qu'il faut «arracher à son sommeil» (BERNARD HEIDSIECK). La voix en tant qu'elle est l'organe vital du poète va s'efforcer de rester maître d'un champ expérimental et de s'appuyer sur la technique pour faire affleurer une nouvelle voix poétique. Ce dialogue avec la technique - ici notamment avec le magnétophone - explore un potentiel poétique enfoui jusqu'alors. Cette poésie sonore innovante, puise dans des traditions artistiques plus anciennes (Lettrisme, Surréalisme, Poésie blanche, par exemple), elle est internationale et avide d'échanges et de transferts.

Déjà, comme l'évoque la contribution consacrée à quelques approches théoriques et expérimentales en France et en Italie (MICHEL COLLOMB), les manifestes artistiques de la radia futuriste italienne de Masnata et de Marinetti, plaidaient pour une rupture radicale avec la tradition en s'inspirant des idées bruitistes : sons, silences, vibrations doivent être transformés, à l'aide de la technique / machine, en purs jeux de sensations, de sons et de bruits pour se libérer du mot en libérant les mots. Le choc sonore attendu est vécu comme l'expression d'une liberté poétique où la technique, la radia, occupe une place centrale.

En France, quelques essais des années vingt visant à développer une esthétique et un «langage» proprement radiophonique veulent faire évoluer le média, en l'arrachant au statut de «parente pauvre» (ainsi Paul Deharme), vers ce qui pourrait être une voie royale vers l'inconscient. Par la vertu de ces ondes immatérielles, les sens sont mis à contribution de telle sorte que des images et des sensations qui sommeillent encore dans l'inconscient puissent se libérer. Ainsi, l'auditeur se trouverait au centre du processus radiophonique et serait, par une sorte de jeu interactif, en état de communiquer ses images et ses sensations d'écoute. Cette réflexion, comme il a été montré par ailleurs, impose en outre l'exigence que soit développé un «langage» proprement radiophonique et que soit abandonnée toute référence au théâtre ou à la scène. Ne s'agirait-il pas ici, dans le sens de la psychologie des profondeurs, d'une exploration de la psyché, la radio devenant elle-même une forme de catharsis ?

Dans la France des années cinquante, Souriau évoque à nouveau le caractère «fantastique» de la radio et prétend en faire un 8e Art. L'auditeur, subjugué à coup d'«opérations démiurgiques» par des pièces construites comme des drames musicaux ou encore comme des tapis sonores, doit ainsi s'échapper vers un monde fantastique, pour, à l'issue de son vol plané acoustique, atterrir enfin en douceur sur le sol de la réalité.

Le caractère immatériel de la transmission et de la reproduction technique fait resurgir également des fantasmagories plus anciennes (pas seulement littéraires), et ressuscite par exemple la magie de voix désincarnées qui viennent nous surprendre depuis l'au-delà et par-delà le monde des esprits (HANS HARTJE). Qu'est-ce qui est réel, qu'est-ce qui est artificiel ? Dans les années cinquante, on s'est évertué, à travers de nombreuses expérimentations radiophoniques, à explorer les analogies entre l'homme et la machine, on a transposé à la machine parlante l'état d'«inconscience» propre à l'homme, on a soumis le matériau littéraire à la logique de la machine, on a opposé la voix synthétique à la voix humaine en un jeu de pistes auditif.

Les problèmes que pose cette voix «spectrale» produite par l'appareil quand elle entre en concurrence avec une autre essence immatérielle sont l'objet de l'étude de MARTIN KALTENECKER. Comme le remarquent plusieurs contributions et notamment quelques articles du Times (CHRISTOPHER TODD), la nouvelle technique sonore dissout en quelque sorte l'espace séculier en même temps que l'espace sacré: l'assemblée des croyants ainsi que le rituel de cette assemblée dans un lieu qui célèbre l'absence physique et la présence spirituelle du Christ, semblent remises en question par les possibilités de la transmission technique. Que reste-t-il de la communion, de l'aura, du rituel, à l'âge de la reproductibilité technique ? D'anciennes discussions théologiques et philosophiques sont ainsi réactualisées, et les innovations techniques relancent d'anciennes controverses et suscitent à nouveau des débats contradictoires. Est-ce que par exemple les émissions radiophoniques sont responsables d'une désacralisation de la messe ? Assiste-t-on à une profanation du message spirituel et du dialogue avec le divin ? Est-ce que cette voix artificielle peut encore être assimilée à la présence de l'esprit ? La communauté des croyants ne devient-elle pas une communauté artificielle d'auditeurs ou plutôt d'auditeurs individués voire même une communauté d'«ermites» fondus dans la masse ? La transmission radiophonique ne dégrade- t-elle pas le rituel en «marchandise» parmi d'autres ? La dérégulation ainsi à l'oeuvre renvoie aux ambiguïtés inhérentes à la technique sonore, mais on peut y voir aussi une chance pour tenter de renouveler l'interrogation sur la signification de ce qui doit être transmis et sur les manières de le faire.

Claudia KREBS (Traduit par Daniel Azuélos), Amiens, septembre 2007

 



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