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Sous la direction de Jean-Jacques Cheval

La radio : paroles données, paroles à prendre



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 La revue française MédiaMorphoses (Paris : Armand Colin / INA) consacre le dossier central de son numéro 23, paru en juin 2008 à la radiodiffusion, sous le titre : "La radio : paroles données, paroles à prendre". Ce dossier a été réalisé sous la responsabilité de Jean-Jacques Cheval (Université de Bordeaux 3, CEMIC, Président du Groupe de recherches et d'études sur la radio, le GRER). Il rassemble 18 contributions françaises et internationales.

Comme le suggère Guy Starkey, le son des radios a contribué à former la bande sonore de nos vies et continuera à le faire longtemps encore, de manière positive mais aussi contrastée. À n'en pas douter, la radio est confrontée aux mêmes pièges que les autres médias anciens ou nouveaux. Simplement, il apparaît qu'à travers elle, peuvent être posées des problématiques judicieuses, dans des perspectives interdisciplinaires variées, qui dépassent la simple observation de l'objet radiophonique. Ce dossier, comme un jalon, souhaite témoigner d'un état de la recherche et de perspectives sur la radiodiffusion qui sont autant de voix ou de voies multiples radiophoniques déjà ouvertes au présent et vers le futur. C'eût été une gageure imprudente de prétendre vouloir décrire ces phénomènes en quelques pages ou prétendre apporter des résultats exhaustifs, mais ce dossier veut refléter un état de fait et ouvrir des réflexions pour l'avenir déjà engagé de la « Postradio ». Son projet est d'approcher la vitalité radiophonique, dans ses différentes formes, expressions et usages et de donner la mesure de certaines problématiques face à de nouveaux défis qui ne peuvent être observées que d'un point de vue international ; l'ouverture du dossier vers l'Europe, mais aussi l'Afrique et l'Amérique latine va dans ce sens.

Le premier chapitre, intitulé "Des radios...", privilégie des approches sociopolitiques pour démontrer la diversité des formes et offres radiophoniques. Le chapitre " Paroles prises" aborde le registre de prise de parole par la radio et en, certains cas, des paroles à prendre par la radio. La thématique des publics auxquels les radios s'adressent, à partir de rôles construits ou assignés, est approché dans le chapitre "Destinations". Enfin à travers les "voies d'avenir", les auteurs s'interrogent sur de nouvelles directions prises par la radio. Le dossier est complété par une bibliographie indicative et subjective.

Sommaire du dossier La radio : paroles données, paroles à prendre
• Editorial : La radio, média riche... et parent pauvre... de la recherche Geneviève Jacquinot-Delaunay
• De la radio à la "postradio" Jean-Jacques Cheval
         Encadré - Le Groupe de recherches et d'études sur la radio (GRER)

Des radios...
• La radio privée commerciale, un acteur central Albino Pedroia
• Les radios "autonomiques" d'Espagne, marqueurs d'identité Carmen Peñafiel Saiz
• Les radios communautaires de la FM à Internet Pascal Ricaud
• Affinités radiophoniques : les audiences en France Hervé Glévarec et Michel Pinet
• Une diversité paradoxale en Afrique Lakétienkoia Étienne Damome

Paroles prises
• Sur le don du micro à la radio Christophe Deleu
• Libre antenne : l'argot des jeunes Anne-Caroline Fiévet
• L'"auditeur engagé" : les radios participatives en Amérique latine Isabel Guglielmone
• Des voix pour la "Pacha Mama", les radios indigènes en Colombie Ana Milena Pabón Carvajal
• Regard sur les radios communautaires au Brésil Sayonara Leal

Destination
• Pour un Ouvroir de Programmation Potentielle Henri Landré
          Encadré - Radio Jet FM Encadré - Histoires d'ondes et le festival [sonor]
          Encadré - Longueur d'ondes Festival de la radio et de l'écoute, à Brest
• Acculturation ou choc culturel : la radio en Afrique subsaharienne André-Jean Tudesq
• Un rôle assigné aux radios africaines Sylvie Capitant
• Quel avenir pour la radiodiffusion internationale ? Bernard Wuillème
Voies d'avenir
• L'indépendance du journaliste au risque du flux radiophonique Frédéric Bourgade
• La radio du XXIe siècle à la rencontre d'Internet Laurent Gago
• ARTE Radio.com "La radio est un art, pas seulement un transistor" Entretien avec Silvain Gire
• "La bande sonore de nos vies" Guy Starkey
          Encadré - Le Comité d'Histoire de la Radiodiffusion (CHR)

Bibliographie indicative Jean-Jacques Cheval


MédiaMorphoses, Paris : Armand Colin / INA, n° 23, juin 2008 - ISBN : 978-2200-92418-8

MédiaMorphoses
La revue d'analyse de tous les médias, des témoignages de praticiens aux réflexions des spécialistes
ISSN : 1626-1429

http://www.armand-colin.com/revue/24/mediamorphoses.php

Institut National de l'Audiovisuel
Inathèque de France : Avenue de l'Europe - 94366 Bry-sur-Marne Cedex
Tél. : + 33 1 49 83 30 11 - Fax : + 33 1 49 83 30 25 - Mél. : mediamorphoses@ina.fr

La revista francesa MédiaMorphoses (París: Armand Colin/INA) consagra el cuadernillo central de su número 23, publicado en junio de 2008, a la radiodifusión, bajo el título: "La radio: " palabras dadas, palabras que deben tomarse". Este archivo se realizó bajo la dirección de Jean-Jacques Cheval (Universidad de Burdeos 3, CEMIC, Presidente del grupo francés de investigaciones y estudios sobre la radio-GRER). El monográfico reúne 18 contribuciones francesas e internacionales.

Tal y como sugiere Guy Starkey, el sonido de las radios contribuyó a formar la banda sonora de nuestras vidas y seguirá haciéndolo mucho tiempo todavía, de manera positiva y también contrastada. Sin duda las mismas trampas acechan a la radio como los otros medios de comunicación, antiguos o nuevos; simplemente, parece que en torno a la radio surgen diferentes temáticas, desde perspectivas interdisciplinarias variadas, que superan la simple observación del objeto radiofónico. Este monográfico, desea dejar constancia de un estado de la cuestión, de la investigación, y de las perspectivas sobre la radiodifusión que figuren como tantas voces o vías múltiples radiofónicas ya abiertas al presente y hacia el futuro. Habría sido una apuesta imprudente pretender querer describir estos fenómenos en algunas páginas o pretender aportar resultados exhaustivos, pero este monográfico desea reflejar un estado de hecho y abrir reflexiones para el futuro ya empezado de la "Postradio". Su proyecto es acercar la vitalidad radiofónica, en sus distintas formas, expresiones y usos y pulsar la problemática ante nuevos retos que pueden observarse solamente desde un punto de vista internacional; artículos reflejan la realidad radiofónica de Europa y, también, África y América Latina van en este sentido.

El primer capítulo, titulado "De las radios...", favorece enfoques sociopolíticos para demostrar la diversidad de las formas y ofertas radiofónicas. El capítulo "Palabras tomadas" aborda el registro de intervención por parte de la radio y, en algunos casos, palabras que hay que tomar por la radio. El tema de las audiencias en la radio se aborda en el capítulo "Destinatarios" a partir de roles construidos o asignados. Finalmente a través de las "vías para el futuro", los autores se preguntan sobre las nuevas direcciones tomadas por la radio. El monográfico se completa con una bibliografía indicativa y subjetiva.

The French journal MédiaMorphoses (Paris: Armand Colin / INA) dedicates the majority of issue number 23, published in June 2008, to radio broadcasting, under the title: "Radio: words given, words for the taking". This edition was edited by Jean-Jacques Cheval (University of Bordeaux 3, CEMIC, President of the French Radio Research and Studies Group, GRER). It assembles 18 French and international contributions.

As the British academic Guy Starkey reminds us at the end of this dossier, the radio provides a soundtrack to our lives and will continue to do so for a long time to come, in positive but also contrasting ways. Without doubt, though, the same pitfalls lie in wait for radio as for other media, old and new. Put simply, through radio the media can be problematised from a number of interdisciplinary perspectives which transcend simple observation of the radio medium alone. This survey, in taking of stock of the situation, seeks to provide an account of the current state of research, as well as offering a range of points of view about radio broadcasting which address many different types of radio available now and coming in the future. It would have been an impossible challenge to attempt to describe all these phenomena in just a few pages or to claim to produce exhaustive results, but this edition seeks to present established facts and to stimulate further reflection on the future already opened of the 'Postradio'. Its intention is to demonstrate the vitality of radio in its various forms, expressions and uses and to raise awareness of a number of issues currently arising which can only be observed from an international perspective. The focus of the edition on Europe, but also on Africa and Latin America, firmly addresses this aspiration.

The first chapter, entitled 'Some Radio...', privileges socio-political approaches in order to demonstrate the variety of radio forms and propositions. The chapter 'Borrowed Words' considers the register of speech radio and, in certain cases, words to be taken from the radio. The thematic of the audiences addressed by radio, be they constructed or assigned, is considered in the chapter 'Destinations'. Finally, through 'Ways to the Future', the authors speculate about new directions being taken by radio. The dossier is completed by an indicative and subjective bibliography.

De la radio à la "postradio"

Jean-Jacques Cheval, Université de Bordeaux 3, CEMIC, Président du Groupe de Recherches et d'Études sur la Radio (GRER). Ce texte a été initialement publié dans la revue : MédiaMorphoses, n° 23, juin 2008, pp. 21-29 (ISBN : 978-2200-92418-8), comme introduction du dossier : La radio : paroles données, paroles à prendre

Ainsi que le rappelle, à l'issue de ce dossier, l'universitaire anglais Guy Starkey, la radiodiffusion entre dans son deuxième siècle d'existence. À Noël 1906, les premières expériences de Reginald Audrey Fessenden, sur les côtes de la Nouvelle-Angleterre, ouvraient l'ère de la radiotéléphonie sans fil qui prolongeait la télégraphie sans fil inventée et propagée par Marconi et quelques autres à la fin du siècle précédent. En 2008, on compte donc un siècle et plus d'existence pour une radio dont dont l'histoire, de l'avis commun, semble avoir été plus longue encore. C'est sans doute parce que la radio a déjà vécu plusieurs existences. De ses inventeurs et de ses pionniers à la seconde guerre mondiale, puis de l'invention des transistors à l'explosion des radios libres et de la modulation de fréquence - et plus encore, aujourd'hui, avec les réalités ou annonces liées à sa conversion numérique -, la radio a accompagné et participé à l'histoire du XXe siècle. Pour s'en tenir à l'exemple français, de la Résistance à la guerre d'Algérie ou durant Mai 68, sa place est connue et reconnue ; même si assez rapidement la télévision lui a ravi la vedette, suscitant l'annonce réitérée de sa prochaine obsolescence.

Pourtant, dès les années cinquante, pointant les capacités de rebond de la radio, un observateur avisé comme Pierre Schaeffer, entre autres choses homme de radio aussi, notait déjà : "La télévision [...] connaîtra sa période d'engouement. Elle semblera détrôner son infirme aînée, la radio aveugle. Mais la radio, elle-même, sous peu se ramifiera en branches spécialisées, selon des moyens de transmission nouveaux. La radio n'en restera pas aux programmes étroitement limités des ondes moyennes. La modulation de fréquence va faire se multiplier les chaînes. La Radio se diversifiera comme le livre, du bulletin ronéotypé aux impressions de luxe. À la radio restera la transmission du verbe [...] (1)."

De fait, le média dont on a annoncé à plusieurs reprises le déclin, sinon la disparition, reste pour autant très présent. En France, quatre Français sur cinq l'écoutent tous les jours et on ne peut ignorer le fait majeur que la radio demeure le média le plus répandu au monde : par le nombre de ceux qui l'écoutent quotidiennement ou régulièrement, par le nombre de ses récepteurs qui, du Nord au Sud, constituent les biens électroniques les plus répandus sur terre et par la multiplicité de ses canaux comme de ses programmes. Elle figure toujours, par le son et par ses paroles comme par sa communication verbale et musicale, parmi les vecteurs essentiels de l'information, de la culture et bien sûr aussi du divertissement. Mais, la simplicité, la transparence, ou l'évidence peut-être d'une radio qui semble pleinement et définitivement apprivoisée, incline à son oubli.

Si l'on évoque encore régulièrement le peu d'attention que lui adressent les universitaires et les chercheurs, il convient pourtant sans doute de réévaluer cette constatation objective et imparfaite à la fois. La production écrite sur la radio est à l'évidence inférieure à celle que l'on rencontre autour d'autres expressions médiatiques. Il en va de même pour le nombre de chercheurs et sujets de recherches, mais ceux-ci ne sont pas inexistants. On peut même avancer qu'un regain d'attention pour ce média s'est manifesté dans les dernières années.

Les chercheurs sur la radio existent manifestement et ils sont plus nombreux qu'il n'y paraît, mais il reste qu'ils sont parfois en mal de reconnaissance, ou simplement isolés et ils manquent sans doute encore de visibilité et de valorisation, des défauts auxquels il convenait de remédier. Des réseaux et lieux d'expression existent. Au Royaume-Uni, le Radio Studies Network a été pionnier en la matière (2). Il a été suivi en France par la création, tout d'abord informelle à Bordeaux en 1998, du Groupe de recherches et d'études sur la radio (GRER), devenu, en 2005, une association nationale de recherche sur la radio regroupant, universitaires, étudiants et professionnels concernés à la fois par l'étude et de fait la valorisation de ce média (3). De nombreux auteurs présents dans ce dossier sont membres de cette association.

S'inscrivant prioritairement dans des dimensions contemporaines et prospectives, le GRER est venu rejoindre le Comité d'histoire de la radiodiffusion orienté quant à lui sur la mémoire de la radiodiffusion française (4). Il existe aussi en Amérique du Nord, le North American Radio Studies Network (NARSN) (5) et d'autres regroupements à travers le monde, plus diffus parfois ou bien en cours de consolidation, notamment en Australie, en Italie ou dans l'espace hispanique.

À un niveau international, une étape importante en ce sens a été franchie par l'existence entre 2004 et 2006 d'un programme européen de coordination d'actions autour de la recherche radiophonique. Baptisé IREN (pour International Radio Research Network) il s'agissait d'un consortium appuyé sur un contrat financé par l'Union européenne dans le cadre de ses programmes de recherche, coordonné par le CNRS français, regroupant treize institutions provenant de dix pays européens. Le premier apport majeur de cette coopération a, sans doute, été l'organisation de sept rencontres internationales en moins de trois ans. Attirant au-delà de l'Europe et du réseau initial, de nombreux participants, le projet IREN a eu le mérite de démontrer, parfois aux chercheurs eux-mêmes, l'existence de travaux divers, riches et nombreux sur la radio (6). Ce réseau est aujourd'hui prolongé par la création d'une section spécifique au sein de l'Association européenne de recherche sur la communication et l'éducation, ECREA (European Communication Research and Education Association) (7). En juillet 2007, dans le cadre de la conférence internationale de Paris célébrant le cinquantième anniversaire de l'IAMCR, l'Association mondiale des chercheurs en sciences de l'information et de la communication, le GRER a organisé des rendez-vous autour du thème ";;Radio et diversité culturelle";;. Six textes présents dans ce dossier y furent exposés dans des versions initiales (8).

D'un autre point de vue, un regain d'intérêt pour la création radiophonique démontre concrètement que le potentiel de ce média ne se cantonne pas à la diffusion d'un flux musical. En France, d'Arles à Brest, de Marseille à Nantes, en passant par Paris, la multiplication des rencontres et festivals, davantage tournés vers le public en général autour de la radio, témoigne également du phénomène. Et c'est un mouvement qui ne se limite pas au cadre français. Ainsi, pour ne citer qu'un exemple, mentionnons ici le site associatif belge SilenceRadio.org, un espace d'écoute dédié à la création radio contemporaine, développé par l'atelier de création sonore radiophonique de Bruxelles (9).

Ce serait une gageure imprudente de prétendre vouloir décrire ces phénomènes en quelques dizaines de pages ou prétendre apporter des résultats exhaustifs. Ce dossier souhaite cependant refléter un état de fait et ouvrir des réflexions pour l'avenir. Notre projet est d'approcher la vitalité radiophonique, dans ses différentes formes, expressions et usages et de donner la mesure de certaines problématiques face à des situations nouvelles et de nouveaux défis. Ces questions ne peuvent être observées que d'un point de vue international et l'ouverture du dossier vers l'Europe, mais aussi l'Afrique et l'Amérique latine va dans ce sens. À travers une sélection d'études et de constats, il s'agira de refléter des courants de recherche, de montrer combien, la radio, cet objet d'étude polyphonique, peut être approchée de diverses manières, du point de vue des lieux, des méthodes et des angles d'observation et certainement, par là même, pourquoi il doit justement l'être.

La radio est à la fois un média collectif des temps de crise et un média personnalisé jusqu'à l'individuation. Instrument de communication sociale de masse, banalisé dans ses fonctions d'accompagnement quotidien, elle escorte avec discrétion ses auditeurs. Média d'information, la radio rend compte du monde tel qu'il va ordinairement, de ses mutations et de ses soubresauts, mais aussi communément de ses modes ou de ses nostalgies. Elle est multiple par essence et dans ses évolutions en cours, et nous devrons, demain plus encore qu'aujourd'hui, parler de la radio au pluriel. La radio s'est divisée et multipliée à la fois, sans paradoxe aucun, par une spécialisation des programmes et des stations, une thématisation et une formatisation des contenus pour des publics segmentés, ciblés et nichés. Ce sont des évolutions déjà anciennes, que précisément la télévision connaît à son tour aujourd'hui, les logiques d'audience ont laissé la place à des logiques d'auditoires, mais les transformations de ce média ne sont pas achevées pour autant. À la fois, la radiodiffusion, que nous dirons classique, persiste et se développe dans de larges parties du monde, quand de nouvelles formes radiophoniques émergent tout en revisitant quelquefois son passé. De fait, l'évidence du média radiophonique n'est qu'apparence. "La radio est morte, vive les radios. Il n'y aura plus demain un ou deux modèles radiophoniques, mais des dizaines de modes d'écoute de sons, de musiques et de paroles", telle était une des conclusions à laquelle aboutissaient les travaux du colloque international "Quelles voix/voies pour le futur de la radio ?" qui s'est tenu à l'initiative du réseau IREN, en Belgique, en novembre 2006.

Aussi les radios à la place de la radio devrait-on en effet s'obliger à écrire, tant sa multiplicité apparaît évidente. Mais Guy Starkey le note également ici, les liens étroits de la radio et de la diversité culturelle constituent sans doute la condition et la promesse de sa pérennité.

Les travaux sur le thème de l'histoire de la radio constituent, relativement, le domaine d'investigation le mieux exploré des études radiophoniques (10). Cette direction ne sera pas abordée frontalement dans le cadre de ce dossier, mais les références historiques figurent comme repères nécessaires dans plusieurs articles. Le premier chapitre du dossier, intitulé "Des radios...", privilégie des approches sociopolitiques pour montrer la diversité des formes et offres radiophoniques.

En 1980, les auteurs du rapport "Voix multiples, un seul monde", rédigé et publié à la demande de l'UNESCO sous l'égide de la commission dirigée par Sean Mac Bride, pointait les mérites de la radio parmi l'offre médiatique et soulignait notamment que : "La radio est peut-être de nos jours, le moyen d'information qui a le moins subi l'emprise de la trans-nationalisation, tant pour les formes de propriété que pour la nature des programmes". Revisitées près de trente ans plus tard, ces conclusions demeurent valides. Presque partout, nationalement ou internationalement, la concentration des stations de radiodiffusion apparaît moindre que celle d'autres médias (11). Si on se limite au cadre européen, on constate que depuis le rapport Mac Bride, on a assisté à une augmentation et à une diversification de l'offre radiophonique dans la plupart des pays, ceci est vrai également en Afrique subsaharienne depuis les années quatre-vingt-dix, ou en Amérique latine. Le Brésil a lui seul compte plus de trente mille radios locales communautaires. Ceci ne veut pas dire qu'il n'existe pas des groupes radiophoniques puissants ou des groupes multimédias incluant une forte dimension radiophonique. Dans beaucoup de pays, les champs traditionnels de la radiodiffusion publique, par exemple, ont été attaqués fortement par la progression des radios privées et commerciales. Ce fut le cas particulièrement au cours des dernières années dans les pays d'Europe de l'Est et de l'ancien bloc soviétique. Ailleurs, dans de nombreux pays, le tiers secteur audiovisuel doit toujours revendiquer ou défendre sa légitimé à exister.

Le pluralisme radiophonique est à l'évidence le reflet de réalités culturelles, notamment linguistiques, mais c'est aussi une construction politique et économique délibérée. L'Association mondiale des radiodiffuseurs communautaires (AMARC) affirme que : "La diversité et le pluralisme de la radiodiffusion est le principal objectif de tout cadre régulateur d'une radiodiffusion démocratique. Ceci implique l'existence de mesures effectives pour interdire la concentration de la propriété des médias, garantir l'expression d'une diversité de contenus et de points de vue et reconnaître une diversité de formes juridiques dans la propriété des moyens de communication, leur but et logique de fonctionnement, avec trois secteurs ou modalités de radiodiffusion différenciées : public/étatique, privé/commercial, social/sans but lucratif, où s'insèrent les médias communautaires (12)."

Les radios privées commerciales abordées par Albino Pedroia figurent certainement dans leur globalité un acteur central de la radiodiffusion. Elles regroupent la majeure partie de l'audience et elles ont été l'un des moteurs de l'innovation radiophonique en matière de programmation, de l'entre-deux- guerres aux années soixante et jusqu'aux évolutions récentes des radios FM. En même temps, Albino Pedroia remarque que préférant sauvegarder, tant que faire se peut, des modèles économiques préservés d'une concurrence accrue, ce secteur n'a pratiquement jamais été à la pointe de l'innovation technologique.

Le secteur public de la radiodiffusion constitue sans doute un héritage singulier européen, il est le fruit et le reflet d'histoires et de réalités nationales complexes. En Espagne, le cas des radios régionales publiques présenté par Carmen Peñafiel est lui-même spécifique. Créées et gérées par les communautés autonomes et promouvant les identités et éventuellement les langues propres de ses entités territoriales au sein d'un État espagnol fortement décentralisé, elles témoignent des rôles confiés aux médias dans des constructions politiques et sociales originales.

Pascal Ricaud rappelle que le chemin des radios locales identitaires en France n'a pas toujours été évident. Mais le rôle des "micro-espaces publics", au sens donné à ce terme par Daniel Dayan, au service de la "reliance" à soi, à la société et au monde, est aujourd'hui reconnu. À l'heure où les radios locales établissent une jonction avec Internet, et où des relations de continuité virtuelle remplacent la contiguïté spatiale, s'opère une délocalisation de la proximité pour constituer "une proximité et une diversité à géométrie variable".

La relation des auditeurs à leurs stations, les affinités sociologiques des publics aux chaînes et programmes radiophoniques et les similitudes ou différenciation des pratiques d'écoute sont au coeur de la contribution présentée par Hervé Glévarec et Michel Pinet. L'un des mérites de leur démonstration est de s'appuyer sur des données de base rarement communiquées au public. Faut-il rappeler ici que les études d'audience de la radio furent dans l'entre-deux-guerres à la base de la sociologie américaine des médias et donc des sciences de l'information et de la communication ? Les études dans ce domaine restent nombreuses, mais la recherche appliquée domine et demeure hélas souvent réservée et confidentielle.

Enfin, si Étienne Damome rappelle que la radio "reste, en Afrique, non seulement le médium le plus répandu mais aussi le mieux adapté aux réalités socioculturelles africaines", il dresse un tableau contrasté d'une diversité radiophonique africaine paradoxale. À la diversité de structures et des genres se confrontent l'apparente uniformisation de l'offre de programme et la pauvreté des cadres juridiques et économiques accompagnant le développement spectaculaire de la radio sur le continent africain.

Le chapitre "Paroles prises" aborde le registre de prise de parole par la radio et on pourrait aussi dire en certains cas des paroles à prendre par la radio. À ce sujet Christophe Deleu s'interroge sur les enjeux de l'admission des individus dans l'instance médiatique radiophonique, à travers de nouvelle forme d'interactivité prolongée et facilitée par les évolutions technologiques. Le don du micro, déléguant à des "anonymes" le soin d'enregistrer une partie du programme ou même son intégralité au risque (calculé) d'une inversion des places, "remet en question les rapports de place de l'interaction médiatique", dit-il, et "les nouvelles conditions d'enregistrement et de diffusion désacralisent la radio".

Par ailleurs, la libre antenne, aujourd'hui banalisée, a certainement, elle aussi, contribué à modifier le pouvoir symbolique du média radio. Anne Caroline Fiévet démontre que les mots argotiques employés aisément dans certaines de ces émissions cherchent à refléter, imparfaitement, les vocabulaires usuels des cours de récréation pour permettre d'agglomérer des communautés d'auditeurs parmi lesquels les jeunes habitants issus des quartiers d'habitat social ont été identifiés comme cibles potentielles. Il est bien sûr nécessaire d'analyser ceci au prisme des stratégies de positionnement des stations dites "jeunes" et celles des récupérations intentionnelles d'identités spécifiques.

Comme tout média, la radio est un instrument qui peut être pensé, utilisé et précisément instrumentalisé diversement. Trois textes ayant trait à la situation de la radio en Amérique latine en offrent des illustrations. Les rappels théoriques d'Isabel Guglielmone débutent par l'évocation de la maigre silhouette du père Jorge Salcedo, fondateur de la station colombienne Radio Sutatenza, la première station communautaire d'Amérique latine en 1947. Depuis, associé aux thèmes du développement, des communautés et aux théories de la libération, une certaine vision sud-américaine de la radio a eu souvent la qualité de mettre ";;l'auditeur engagé";; au coeur des problématiques. Les deux textes suivants viennent exemplifier ce propos. Celui d'Ana Milena Pabón porte sur l'expérience singulière des radios indigènes de Colombie, dans un pays en conflit depuis cinquante ans, la radio communautaire est revendiquée comme outil d'affirmation et de reconnaissance d'identités mais aussi de résistance. Celui de Sayonara Leal mesure l'apport des très nombreuses radios locales et communautaires du Brésil, qualifiées ici encore d'espaces publics. Elles peuvent surgir et être qualifiées comme telles quand les grilles de programmation des stations leur permettent d'être interlocutrices entre la société civile et les pouvoirs publics, lorsque la station se pose comme intermédiaire entre les membres et les institutions de la communauté et quand ces médias interagissent et dialoguent directement avec la propre communauté dont ils sont issus.

On notera que, transversalement, la place accordée aux radios appelées communément communautaires à travers le monde - quand les Français préfèrent l'expression associative - occupe une place importante dans les différentes parties de ce dossier. Ces ";;radios communes";; suscitent à l'évidence plus d'interrogations que d'autres secteurs de la part des chercheurs, peut-être parce que les espoirs placés dans les radios libres ne sont pas tout à fait oubliés. Placées plus souvent dans des logiques d'expression plus que d'audience, ces radios ne sont pas moins destinées à des publics auxquels elles s'adressent à partir de rôles et de positions, tendus, construits ou assignés aux radios. Ce sont les sujets traités dans les textes rassemblés dans le chapitre "Destinations".

Dans "Pour un Ouvroir de Programmation Potentielle", Henri Landré, programmateur d'une radio nantaise, Jet FM, présente de nouvelles manières de faire de la radio à contre-courant des modes ambiantes, mais non sans prestigieux référents tel John Peel, le célèbre programmateur et animateur musical de la BBC.

Historien pionnier de la radio et l'un des meilleurs connaisseurs de la radio en Afrique, le professeur André-Jean Tudesq ne s'interroge pas sur le rôle culturel ou la dimension culturelle de la radio mais sur les contacts que provoque la radio entre les cultures extra-africaines, soit principalement occidentales, et africaines. "Provoque-t-elle, écrit-il, un choc culturel ou aboutit-elle à une acculturation faisant de l'Africain, selon une formule de Léopold Senghor, un "métis culturel ?" La réponse, on s'en doute, n'est pas unilatérale, ni générale au niveau de l'ensemble de l'Afrique subsaharienne. André-Jean Tudesq avance que la radio africaine, à la différence de la télévision, apparaît peut-être comme le média le plus susceptible de trouver un équilibre entre tradition et modernité, capable d'apports culturels extérieurs tout en renforçant les identités culturelles africaines. Il souligne en particulier que : "La radio permet aux chanteurs et musiciens africains de se faire entendre dans le monde entier, elle n'entretient donc pas seulement des relations nord/sud à sens unique, elle est la meilleure voie qui puisse faire pénétrer la mondialisation dans les profondeurs des sociétés africaines."

Sylvie Capitant se penche sur l'instrumentalisation des radios africaines, tant dans les domaines de la recherche que dans les politiques d'aide au développement. Cette conception utilitariste assignée de manière directive aux radios africaines engendre des visions orientées, non sans conséquences ambivalentes, sur les pratiques médiatiques et il serait sans doute nécessaire, ou préférable, que ce travail de sensibilisation ";;soit mieux assumé par les radios elles-mêmes, qu'elles aient une plus grande force d'initiative et de proposition dans ce domaine";;.

La radio a été le média le plus anciennement mondialisé. Bernard Wuillème se consacre à la définition historique et à la redéfinition nécessaire des rôles également commandés aux radios internationales, tant par l'évolution des conflits et enjeux internationaux, que par les évolutions technologiques.

Enfin à travers les "voies d'avenir", les auteurs s'interrogent sur de nouvelles directions prises par la radio. Nourri de son expérience professionnelle, Frédéric Bourgade, journaliste à Radio France basé à Toulouse s'inquiète des implications d'un flux radiophonique toujours accéléré sur le travail des journalistes et leur indépendance. Le flux radiophonique, dit-il, détermine les choix informationnels et induit leur traitement, il fonctionne comme vis sans fin, ";;et dans ce flux, ne peuvent entrer que les informations qui fluidifient le mouvement, c'est-à-dire celles qui n'induisent pas de rupture de charge";;. Désormais, le flux exerce une forme de contrainte technique qui s'ajoute aux contraintes économiques et politiques et oblige les journalistes de radio à une réflexion sur les transformations qui s'opèrent sur leur métier.

Les ardeurs de ceux qui annonçaient la fin proche de la diffusion hertzienne analogique classique ont été tempérées par la lenteur ou les aléas du développement de la radio numérique. La diffusion sur les ondes traditionnelles en modulation de fréquence ou d'amplitude (encore largement employée à travers le monde) persiste et domine largement. La numérisation de la diffusion hertzienne est lancée en France en 2008, mais reste, aussi et encore, largement en débat. Néanmoins de manière évidente la radio du XXIe siècle se fraye son chemin, à la rencontre d'Internet notamment. Streaming, podcast, audio ou radioblog, player... des mots ou expressions s'installent dans le vocabulaire radiophonique. La multiplication des équipements, des plates-formes de diffusion et des supports, induit un changement de régime d'usage et redessine les contrats d'écoute du son comme l'indique Laurent Gago. S'engage, en effet, une "radiomorphose" selon l'expression qu'il emploie, dont il serait sans doute hâtif de mesurer les implications à terme. Mais le futur de la radio s'offre déjà concrètement à nos oreilles, l'exemple d'ARTE Radio et le témoignage de Silvain Gire son créateur et responsable en est un exemple marquant. Ici la nouvelle radio participe de la convergence et de l'hybridation des formes médiatiques et de leur réinvention. Utilisant les nouvelles technologies, ARTE Radio casse la logique de flux pour réintroduire une logique de stock dans l'offre radiophonique. Ce faisant, cette station d'un genre radicalement inédit retrouve et redonne le plaisir de la création radiophonique, des jeux sur le son et des documentaires qui prennent leur temps.

On peut se prendre à rêver que le concept d'ARTE Radio soit décliné vers d'autres matières sonores, l'information par exemple. Ainsi pourraient exister des services d'information radiophonique qui ne soient pas que de flux, mais qui puissent constituer des bases de données informationnelles de fond, interviews, enquêtes, documents... déconnectés de l'actualité brûlante et des flashs radios mais au service de la compréhension de ceux-ci.

À n'en pas douter, comme le suggère enfin Guy Starkey, le son des radios a contribué à former la bande sonore de nos vies et continuera probablement à le faire longtemps encore, de manière positive mais aussi, et forcément, contrastée. Le risque de la prophétie est autant dangereux que celui de la simple intuition et, on le sait d'expérience, les prédictions, à l'endroit de l'avenir des médias comme d'autres domaines, sont régulièrement invalidées par la réalité. À l'occasion, il est cependant réjouissant de s'étonner quand les prémonitions résonnent à distance avec une pertinence féconde. Je citerai ici une nouvelle fois Pierre Schaeffer : "L'humanité contemporaine se trouve donc en présence de moyens de retransmission de plus en plus variés et considérables. Maintenant il s'agit de savoir si elle a de quoi les alimenter, si ce qu'elle retransmet ainsi, et multiplie, en vaut la peine. Un de ces jours, on risque de voir l'humanité comme branchée sur elle-même, en proie à ce que les techniciens appellent "Effet Larsen", cette fois de proportions gigantesques. L'énorme sifflement du vide menace une humanité qui ne fait que s'écouter et se dévisager dans ses micros et ses caméras...(13)"

À n'en pas douter les mêmes travers et chausse-trappes guettent la radio que les autres médias, anciens ou nouveaux, et il serait vain de la fétichiser plus qu'un autre. Simplement, il apparaît qu'à travers elle, tout autant qu'au travers d'autres formes et expressions médiatiques, peuvent être posées des problématiques judicieuses, dans des perspectives interdisciplinaires variées, qui dépassent la simple observation de l'objet radiophonique. Ce dossier, comme un jalon, souhaite témoigner d'un état et de perspectives sur la radiodiffusion qui figurent autant de voix ou de voies multiples radiophoniques ouvertes au présent et vers un futur qui ne sera sans doute ni en deçà, ni au-delà des prévisions, mais probablement ailleurs ; "De deux choses l'une, l'homme apporte la troisième" aimait à répéter le professeur Robert Escarpit. Nous vivons certainement des instants de passage entre la radio et la "postradio", un mot que nous empruntons à Silvain Gire et aux animateurs de Silence radio en Belgique. Le jeu de mot est plaisant et porteur de sens à la fois, pour signifier l'entrée dans une nouvelle étape de l'histoire de la radio et une continuité. Dans les mutations à l'oeuvre, c'est encore et toujours de radio qu'il s'agit et comme d'une invitation à observer et explorer plus avant, plus encore la curieuse boîte noire, qui reste et restera "habitée par des voix, par toutes les voix impossibles du monde...", pour reprendre l'évocation poétique d'Antonio Muñoz Molina, décrivant la radio de son enfance espagnole (14).

Notes

1. Pierre Schaeffer : préface à La radio, reflet des temps de Stéphane Cordier, Paris : Les éditions internationales, 1950.
2
.http://www.radiostudiesnetwork.org.uk
3. http://www.grer.fr/
4. http://www.chr.asso.fr
5. http://www.narsn.commarts.wisc.edu
6. Pour plus d'information sur IREN, ses activités et ses prolongements consulter le site Internet du GRER.
7. http://sections.ecrea.eu/RR/
8. Il s'agit en l'occurrence des contributions d'Étienne Damome, Sayonara Leal, Isabel Gugliemone, Pascal Ricaud, Carmen Peñafiel et Guy Starkey.
9.
http://www.acsr.be/
10. Jean-Jacques Cheval, "Les études historiques de la radio", p. 23-34 in Histoire et média, Journée d'étude autour du professeur André-Jean Tudesq, Bordeaux : Maison des Sciences de l'Homme d'Aquitaine, 1997.
11. Peut-être parce que la radio se base intrinsèquement sur des expressions linguistiques qui se laissent encore difficilement réduire au moule unificateur de la globalisation.
12. "Principes pour une législation démocratique portant sur la radiodiffusion communautaire". Cette déclaration solennelle à été adoptée par l'AMARC à la suite d'une vaste consultation internationale et des travaux qui se sont tenus à Montevideo, Marrakech, Bilbao et Bogotá en 2007 et 2008, sous la direction de Gustavo Gómez.
13. Pierre Schaeffer, 1950, op. cit.
14. Antonio Muñoz Molina, Le Royaume des Voix (El Jinete Polaco), Paris :Seuil, 1994.



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